Au centre universitaire de Patsy, des enseignants agressés par des étudiants en toute impunité

Depuis 2017, le site de l’Université des Comores de Patsy, sur l’île d’Anjouan, connaît une recrudescence de violences contre des enseignants, sans qu’aucune mesure ne soit prise à l’encontre des fautifs. Des enseignants mais aussi des étudiants et des responsables ont décidé de briser l’omerta en témoignant dans nos colonnes. Ils mettent en cause l’inaction du directeur, Soiffaouidine Sidi.

En trois ans, trois professeurs ont été agressés ou victimes d’une tentative d’agression par des étudiants qui leur reprochaient une trop grande sévérité pendant la surveillance des examens.

Depuis trois ans, le centre universitaire de Patsy, qui dépend de l’Université des Comores, sur l’île d’Anjouan, est devenu le théâtre de violences et d’altercations entre enseignants et étudiants. Au moins trois enseignants ont été agressés ou ont fait l’objet de tentatives d’agression par des étudiants.

Un procès-verbal d’une réunion des collectifs des enseignants du site de Patsy, qui a eu lieu le 25 février 2020, fait état de nombreux dysfonctionnements, dont ces agressions à répétition, particulièrement en période d’examens. « Certains enseignants sont agressés en plein examen par les étudiants en toute impunité », peut-on lire.

Ali Assoumani Rassoul enseigne les mathématique et les statistiques. Un étudiant en sciences économiques a voulu lui sectionner le bras. Actuellement en Turquie pour son doctorat, il raconte. ” Cela s’est passé lors des examens de l’année universitaire 2017-2018. Certains étudiants, qui me jugeaient très méchant, ont voulu attenter à ma santé, à ma vie. » La cause selon lui : une surveillance sans relâche de sa part et une grande fermeté dans la bonne tenue des examens. Quelque chose que les étudiants de Patsy ne pouvaient accepter. 

« Lors du semestre que j’ai passé sur le site de Patsy, j’ai constaté un certain laxisme de la part de certains enseignants envers les étudiants. Laxisme au niveau de la rigueur, de la discipline et de l’attribution des notes. Moi, j’étais là pour faire mon travail. Soit je le faisais correctement, soit je partais », dit-t-il. Cette constance dans une attitude jugée trop autoritaire lui a valu l’animosité d’étudiants, qui ont l’habitude de la « non sécurisation des examens et des notes de complaisance qui favorisent certains étudiants ». Au point de vouloir lui couper la main avec une machette… « Dieu merci, ce jour-là, j’ai pu compter sur mes collègues enseignants et certains étudiants qui m’ont mis en sécurité et raccompagné chez moi. »

Les agressions et tentatives d’agression se sont déroulées lors des examens.

Abdallah Boina est professeur de civilisation arabo-islamique à l’Université des Comores. Lui aussi a subi une tentative d’agression sur le site de Patsy lors des examens du deuxième semestre de l’année 2018-2019. Un étudiant a essayé de le jeter du haut du deuxième étage. Il est encore traumatisé par son passage à Patsy.

« J’ai vu un étudiant avec son téléphone, alors que ces appareils numériques sont interdits en salle d’examen. Je lui ai pris », raconte-t-il. Voulant protéger l’étudiant d’un renvoi immédiat, l’enseignant ne le dénonce pas. Mais le directeur du centre universitaire, Soiffaouidine Sidi, qui se trouve dans la salle, sait à qui appartient le téléphone et décide d’expulser le fautif sur le champ.

« À la sortie, l’étudiant m’attendait dans le couloir. Il a dit aux autres étudiants qu’il allait me jeter du haut du deuxième étage. » Abdallah Boina réussit à sortir du bâtiment et presse le pas pour rentrer chez lui. L’étudiant le suit. « Je suis rentré me cacher dans une mosquée. Il est resté là à m’attendre. Je suis sorti et j’ai couru jusqu’à l’endroit où les professeurs se réunissent. Ce n’est que lorsqu’il m’a vu avec d’autres enseignants qu’il s’est résolu à partir. Mais j’avoue avoir eu très peur. »

Troisième victime connue : le chef du département de langues, battu par un étudiant en plein examen. D’après des enseignants de Patsy, les faits se sont produits durant l’année universitaire 2018-2019. Malgré nos tentatives pour joindre l’intéressé, ce dernier n’a pas répondu à nos appels. 

Si les enseignants accusent les étudiants d’être violents, ces derniers se défendent. « Cette violence est dû à l’attitude et aux comportements inacceptables des enseignants envers les étudiants », affirme un ancien élève et ancien président de la coopérative des étudiants de Patsy. Selon lui, les enseignants de Patsy sont connus pour leur sévérité et « leurs mauvais comportements ». « Ils font comme si nous n’avions pas de droits. Ils sont agressifs dans leurs méthodes de surveillance et se comportent mal », déclare-t-il.

Le directeur du centre universitaire de Patsy, qui reconnaît par ailleurs la réalité des agressions, semble partager cette vision. « C’est vrai que les enseignant sont inflexibles lors des examens. C’est un problème sérieux envers les étudiants », dit Soiffaouidine Sidi. Il ajoute : « Aucun étudiant n’accepte la note que l’enseignant lui donne. Ils crient toujours à l’injustice. » Le collectif des enseignants de Patsy soutient que les enseignants de Patsy ne font rien de répréhensible. « C’est juste notre travail », estiment-ils.

Patsy, zone de non droit

Le constat fait par les enseignants, les hauts responsables de l’institution et les étudiants est accablant. Pourtant, rien ne bouge. Lors d’une réunion avec les enseignants, à la suite de l’agression du chef du département de Langues étrangères appliquées, Saffaouidine Sidi a déclaré : « Patsy est comme une ville et personne n’arrive à contrôler une ville. »

Trop facile selon les enseignants agressés ou qui ont fait l’objet d’une tentative d’agression, qui l’accusent d’un silence assourdissant. Aucune mesure n’a été prise envers les agresseurs. Aucune solution n’a été proposée pour que ces actes ne se répètent pas. Pire encore, aucun rapport n’a été envoyé à l’administration centrale de l’Université des Comores. Administrativement, ces agressions n’ont jamais eu lieu. 

Les hauts responsables de l’administration centrale de l’Université des Comores et le ministre
de l’Enseignement supérieur disent ne pas être au courant des violences.

Selon un ancien étudiant, qui pour des raisons professionnelles souhaite rester anonyme, si un responsable doit être désigné, « c’est le directeur ». « Il divise au lieu de réunir. Il divise les enseignants et monte les étudiants les uns contre les autres. Lorsque j’étais à Patsy, les étudiants de l’institution n’avaient pas tous les mêmes droits. Comme si le milieu d’où l’on vient était beaucoup plus important que la personne que nous sommes. Je trouve cette attitude lamentable. »

Abdallah Boina rejoint ces propos. « Ce qui est certain, c’est que je ne pouvais pas compter sur le directeur du centre. Lorsque les étudiants ont commencé à vouloir me battre, on m’a enfermé dans une salle. J’ai appelé le directeur mais il n’est jamais venu. Aucune mesure n’a été prise et aucune sanction n’a été infligée aux étudiants. Au contraire, on m’a muté à Mohéli. »

Dans un rapport, un haut responsable de Patsy décrit plusieurs dysfonctionnements de l’institution et accuse Soiffaouidine Sidi de « redoubler d’ingéniosité pour contribuer gravement au laisser-aller de l’institution ». « Depuis le temps que Soiffaoudine Sidi est en place, il n’a montré aucun signe ni volonté de changer pour honorer l’enseignement supérieur. Il règne en maître absolu. Même les décisions souvent prises par le conseil du centre ne sont pas suivies. Il décide seul. Quiconque ose dire non, il le qualifie d’opposant. »

Ibrahim Said Ali, directeur adjoint de Patsy et chef du département de Sciences de la vie, dit être désolé de la situation et des agressions à répétition qui n’ont jamais trouvé d’échos. « Lorsque le chef du département de langues a été agressé, le collectif des enseignants a fait un rapport. Nous l’avons directement envoyé à l’administration centrale, car nous ne pouvons pas compter sur le directeur, il n’a jamais réagi aux autres tentatives, explique-t-il. Ce n’est pas le protocole, bien sûr. Mais il ne nous a pas laissé le choix. » Soiffaouidine aurait alors déclaré aux enseignants : « C’est vous qui avez fait ce rapport, alors la responsabilité vous incombe. Moi, je m’en lave les mains. »

A l’administration centrale de l’Université des Comores, Abdullah Ben Said déclare n’avoir jamais reçu de rapport en ce sens de la part du dirigeant de Patsy et qu’il n’existe aucune trace de ces agressions dans les archives. « Si le responsable placé à Patsy protège les étudiants, je n’y suis pour rien. D’abord c’est principalement à eux d’agir à ce niveau à travers le conseil de composante. Sans aucun rapport de leur part, je ne peux rien faire », se défend-t-il.

Moindjié Mohamed Moussa, ministre de l’Enseignement supérieur, assure, lui aussi, ne jamais avoir entendu parler d’une histoire d’agression au centre de Patsy. Il est affirmatif : « C’est la première fois qu’on me parle de violences à Patsy. Je n’ai jamais reçu de rapport, de qui que ce soit. Je n’ai pas eu connaissance de ces faits. On m’a juste signaler certains problèmes de gestion lorsque j’étais de passage à Anjouan en mars dernier. Mais jamais d’agression. » Pourtant, le collectif des enseignants de Patsy déclare lui avoir remis en main propre un rapport décrivant tous les faits, lors de cette récente entrevue…

Mea-culpa ?

De son côté, Soiffaouidine Sidi déclare avoir mentionné les agressions à chaque fois dans les rapports annuels qu’il envoie à l’administration centrale et que jusqu’à présent « aucune solution n’a été trouvée ». Cependant, dans ces rapports annuels dont il a bien voulu nous envoyé des copies, à aucun moment, il n’est fait mention de ces faits précisément. Tout juste, écrit-il, « il a des problèmes sur le site de Patsy ».

Le directeur du centre universitaire ne réfute pas les accusations portées contre lui. Il reconnaît « ne pas être maître de la situation » : « Je ne peux pas tout gérer. C’est vrai que la situation est extrêmement difficile. »

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