Aux Comores, un village roulé dans la farine : autopsie d’un fiasco financier

C’est dans ce bâtiment délabré, sur la route nationale du Sud, entre Mbibodju et Bangwoi, à l’entrée de Chouani, que le projet, co-financé par l’ambassade de France aux Comores, la diaspora villageoise et la communauté de Chouani, aurait dû voir le jour.

En 2016, l’ambassade de France a versé 18 millions KMF pour financer un projet de transformation et conservation du fruit à pain à Chouani, dans la région de Hambou, au sud-ouest de l’île de Grande Comore. Le village a abondé de près de quatre millions de KMF. Mais cinq ans plus tard, rien ne va plus. De ce projet, il ne reste plus qu’un bâtiment qui tombe en ruines.

Sur la route nationale du Sud, entre Mbibodju et Bangwoi, à l’entrée de Chouani, la maison bleu et blanche a perdu de sa superbe. Caché sous un manguier, près d’un conteneur  rouge, le bâtiment délabré porte les stigmates du temps. La couleur blanche des arcades a viré au gris. Sur le toit, un panneau indique « unité de transformation et de conservation du fruit à pain”. Pourtant, nul signe d’activité.

C’est ici que le projet, co-financé par l’ambassade de France aux Comores, la diaspora villageoise et la communauté de Chouani, devait voir le jour. Mais cinq ans après son lancement, force est de constater qu’il est au point mort. Pire, tout porte à croire qu’il a été abandonné.

La maison est gardée par une famille qui occupe deux des six chambres. Les quatre autres auraient dû accueillir l’atelier de transformation de fruits à pain. Elles sont en désordre. Les travaux entamés sont restés inachevés. La plus grande pièce est vide. Les deux qui suivent sont équipées de plaques de séchage du fruit à pain. Par terre, le sable se mélange aux morceaux de briques. Des cadres de fenêtres jonchent le sol.

La maison n’est pas électrifiée affirme l’occupante des lieux. L’atelier devait être indépendant énergétiquement. Pour son fonctionnement et la production, il ne pouvait pas compter sur l’électricité publique filante. « Les panneaux solaires que vous voyez-là n’ont jamais fonctionné. En tout cas, pas depuis que nous sommes ici », explique son mari. Dans la troisième chambre, trônent deux palettes en forme de petites bennes à côté de tamis faits main. Probablement les récipients censés recueillir la farine de fruit à pain. Dans la quatrième chambre, des tables traînent ici et là. Beaucoup de matériel aurait été volé, selon le coordinateur du projet, qui refuse que son nom soit cité dans cette affaire. « Si vous donnez mon nom, cela risque de me fermer les portes à jamais. C’est un risque que je ne veux pas courir », dit-il conscient du fiasco de ce projet à 21 millions KMF, qui aurait dû permettre la production de cinq aliments dérivés du fruit à pain avec, comme produit phare, la farine.

Les porteurs n’avaient pas d’arguments convaincants, ni d’études d’impact à nous fournir. C’était déjà mort avant même que cela ait commencé.

Rody Mze, une des signatures de la trésorerie villageoise

Comment a-t-on pu en arriver là ? En janvier 2016, le village de Chouani soumet un projet de transformation et conservation de fruit à pain au PFCC, le Programme franco-comorien de co-développement, qui soutient les initiatives des migrants comoriens établis en France. Ce projet est porté par le comité de pilotage du village, dirigé à l’époque par Mansoibou Abdoulkarim.

Le projet est conçu par Farhat Mohamed Rachid, aujourd’hui directrice adjointe de l’Inrape, l’Institut national de recherche pour l’agriculture, la pêche et l’environnement, Azida Abdou, chef de contrôle sanitaire au port de Moroni, et Sikina Said Soilihi, ex-chef de la cellule de coordination du PFCC. Il est approuvé sur la base du financement réparti de la manière suivante : 18 millions KMF alloués par l’ambassade de France, 5 millions financés par la diaspora villageoise et deux millions par la communauté locale. Neuf mois passent. Les porteurs du projet ne réussissent pas à convaincre le village, ni la diaspora chouanienne d’injecter leurs participations.

En octobre 2016, une lettre aurait été adressée au village par l’ambassade de France, lui demandant de débloquer les fonds ou “Chouani allait perdre, et le projet, et le partenariat avec l’institution française », explique le président du comité de pilotage, Mansoibou Abdoulkarim. Une réunion avec les porteurs du projet, la chef de cellule du co-développement, le comité de pilotage et les décisionnaires est organisée dans la foulée à la médiathèque de Chouani, pour décider du sort du projet et trouver des solutions.

Une partie des décideurs communautaires, qui détiennent le portefeuille villageois, se prononcent contre le lancement de ce projet qu’ils jugent non viable. « Nous ne pouvions pas mettre de l’argent dans ce projet. Il n’était pas fiable. Les porteurs n’avaient pas d’arguments convaincants, ni d’études d’impact à nous fournir. C’était déjà mort avant même que cela ait commencé. Donc, nous avons refusé de débloquer les fonds », explique Rody Mze, l’une des signatures de la trésorerie villageoise.

Selon le président du comité de pilotage, la diaspora chouanienne n’a pas voulu financer le projet pour les mêmes raisons. « Lorsque nous leur avons présenté le projet, nous avons reçu comme réponse un refus total et catégorique. La diaspora a jugé que ce projet n’irait nulle  part. »

Après la réunion, Farhate Mohamed Rachid et Anzida Abdou, deux des concepteurs et porteurs du projet, capitulent. Farhate Mohamed Rachid avoue avoir été “extrêmement déçue” de l’attitude du village. « Je sais que c’est à cause des conflits internes que le village ne voulait pas financer le projet. » Anzida Abdou semble frappé d’une amnésie partielle à moins qu’il préfère oublier. « Je n’ai rien à voir avec ce projet. Je ne le connais pas. J’en ai juste entendu parler et je ne peux répondre à aucune de vos questions. »

Alors qu’après la réunion, on pensait le projet enterré une bonne fois pour toutes, revirement de situation. Le village, malgré les divisions, décide de poursuivre l’aventure. « Il fallait à tout prix que nous le mettions en place pour ne pas perdre l’ambassade de France, notre premier partenaire », justifie Ali Mohamed Mbayé, chef du village.

Ali Mohamed Ali Mbayé, Ismael Mze et Abdoulkarim Mansoibou, avec la complicité d’autres membres du clan qui gèrent le portefeuille villageois, débloquent la participation communautaire pour que le projet soit mis en route. “3,8 millions KMF sont sortis en catimini », dénonce Rody Mze, qui n’a pas eu son mot à dire. « Certains d’entre nous n’étaient pas au courant qu’ils avaient pris l’argent du village. Ils se sont passés de ma signature car j’étais contre, et ont convaincu les deux autres signataires. Lorsque j’ai vérifié les comptes et que j’ai vu qu’il manquait cette somme, je n’en revenais pas », affirme-t-il.

Les fonds de l’ambassade de France sont débloqués après l’injection des 3,8 millions de la communauté locale. Le projet est lancé. Les travaux débutent dans le bâtiment loué pour accueillir l’atelier.

Les autres membres de l’équipe sont Saïd Ahmed, alias Chéri Bacar, responsable achat du matériel et Ismaël Mze et Abdoulkarim Mansoibous, qui tous les deux détenaient les signatures du compte.

La salle des machines (à gauche), la salle de séchage du fruit à pain (au centre) et la salle de travail (à droite) sont dans un état de délabrement avancé.

Ismael Mze juge, après coup, que le choix de Said Ahmed n’était pas judicieux professionnellement. « Nous n’avions pas prévu de faire appel à lui. Nous avions décidé d’envoyer Soi Dihane, un technicien chevronné, mais il a dit qu’il n’avait pas le temps. Et envoyer Chéri était un moyen de le récompenser pour son dévouement. J’avoue que nous avons manqué de clairvoyance. »

Youssouf Msahazi, quant à lui, dit n’avoir pas eu le choix. Il aurait conseillé au coordinateur du projet et à l’ex-chef de la cellule de coordination du PFCC, Sikina Said Soilihi, le technicien adéquat pour ce genre de mission. Mais les deux responsables ont décidé de passer outre, pour une question de coût trop élevé. « Je leur ai dit que je n’avais pas les connaissances requises pour acheter les machines. Mon domaine c’est la production, pas l’achat des machines ni leur installation. Je leur avais conseillé Mohamed Azir, celui qui a acheté les machines de Ntsaweni, qui fonctionnent très bien. Mais ils sont venus me dire qu’il coûtait cher. Ils m’ont demandé d’y aller car j’étais le directeur technique du projet de Ntsaweni et que j’ai assimilé un peu de connaissances dans le domaine. »

Les deux hommes s’envolent pour Dar Es Salam, avec en poche une importante somme d’argent. Deux ou quatre millions KMF ? Le coordinateur et Chéri Bacar n’arrivent pas à se mettre d’accord sur le montant exact qui a servi à l’achat des machines. Ils se contredisent. Le coordinateur parle de deux millions tandis que Chéri Bacar évoque une somme de  quatre millions.

Le voyage devait durer une semaine. Les deux hommes resteront quinze jours sur place. L’équipe ramène dans ses valises du matériel d’occasion totalement obsolète, dont deux broyeurs, deux moteurs et une dynamo. D’autres matériels ont été aussi achetés mais, selon Youssouf Msahazi, ceux qui sont cités ont constitué la plus grosse dépense d’un montant de 944 000 KMF (1 906 €). Loin des 2 ou 4 millions avancés…

De retour au village, le matériel, d’un autre temps, est installé dans l’atelier. A peine branchés, les appareils grillent, anéantissant le projet. Le coordinateur est pointé du doigt comme le plus grand responsable de cet échec.

Lui préfère ne pas employer le mot “échec”. D’ailleurs, il n’hésite pas à affirmer que le projet est arrivé à son terme, quitte à se contredire un peu plus tard dans la discussion. Tout juste admet-il qu’il y a eu des problèmes mais se défend d’être le seul responsable. « Déjà, ce projet si vous voulez savoir la vérité, était mort avant même qu’il ne commence. Premièrement, le village n’a jamais voulu le financer. La diaspora a refusé de verser un sou. Aucune étude n’a été faite. Le village n’a pas mis les fonds nécessaires et il ne nous a jamais soutenus. Deuxièmement, nous nous sommes heurtés à un souci matériel. Moi, j’ai fait ce que je devais faire », se défend-t-il. Il ajoute : « Aujourd’hui, je me rends compte que ce projet était un piège et je regrette vraiment d’avoir accepté de le piloter. »

Le trésorier, lui aussi, parle d’« un piège ». Pour lui, le plus flagrant reste qu’il n’y avait pas d’étude d’impact. « Nous nous sommes rendu compte sur le terrain que ce projet était impossible à réaliser, qu’il n’était possible d’écouler notre production qu’à perte. Voyez-vous, un sac de fruits à pain de 25 kg coûte 2 500 KMF, et avec ça, on n’arrivait même pas à faire un kilo de farine. »

Pour le reste, il affirme ne pas être au courant de quoi que ce soit. « C’est lui (N.D.L.R. le coordinateur) qui décidait quoi faire, quand le faire, comment le faire et avec quels moyens. Nous, nous n’étions que des accompagnateurs, de la main d’œuvre. Rien d’autre. »

Le secrétaire général, Ismael Abdou, accuse le coordinateur d’« incompétence ». « En dehors de tous les problèmes que nous avons eus, le coordinateur n’était pas capable de gérer ce projet. D’ailleurs, tout le monde le savait. Qu’on arrête de nous mentir », peste-t-il. Il affirme que le coordinateur et Chéri Bakar ont géré le projet comme une boutique. « Nous étions là, et tous les deux se mettaient à côté pour faire leurs affaires. » Il continue : « C’est vrai que nous avons eu un problème de matériel. Mais ensemble, nous aurions pu trouver des solutions. Le coordinateur a préféré se la jouer en binôme avec son acolyte. Si des personnes doivent rendre des comptes, ce sont eux. »

De notre côté, le déroulement sur les plans administratif et financier est conforme à nos attentes.”

L’ambassade de France aux Comores

Dans cette gestion opaque du projet de transformation de fruits à pain, Ismaël Mze et Abdoulkarim Mansoibou avaient comme responsabilité de faire le pont entre les exécuteurs du projet et le village. Les deux détenaient les finances. Mais aujourd’hui, ils s’en lavent les mains. « Je n’étais rien d’autre que la banque », affirme Ismael Mze, pendant que Mansoibou dit n’être qu’un signataire sur un chèque. « Le coordinateur venait nous demander de l’argent, et nous on signait. Il ne nous a jamais rendu compte. S’il y a quelqu’un qui doit savoir quoi que ce soit, c’est lui. »

Le chef du village, Ali Mohamed Mbayé, juge l’attitude d’Ismaël Mze et de Mansoibou « irresponsable ». « Eux aussi doivent rendre des comptes », estime-t-il.

Le coordinateur, lui, persiste : « Même si le village venait, je ne dirais rien du tout. Je n’ai pas de comptes à lui rendre. Les seuls comptes, c’est à l’ambassade de France que je les dois, un point c’est tout. »

National Magazine Comores a tenté durant des semaines d’obtenir des réponses auprès de l’ambassade de France aux Comores. Après plusieurs relances, par téléphone et courriels, nous avons enfin reçu, le 7 avril 2021, le message suivant : “Pour répondre à vos interrogations, le projet a bien été terminé et clôturé en bonne et due forme selon les réglementations de l’ambassade de France. Les membres du projet, nous ont, à cet effet, remis les justificatifs de la subvention comme il a été demandé. De notre côté, le déroulement sur les plans administratif et financier est conforme à nos attentes.”

Dans un deuxième paragraphe, elle se dédouane : “Selon les derniers rapports, les activités avaient été menées en intégralité et l’atelier fonctionnait. Sur le plan technique, l’ambassade n’est pas responsable de la mise en œuvre du projet, ni de la mise en place d’un business plan viable et durable des projets qu’elle subventionne. Il convient à tous les membres du projet d’assigner des responsabilités pour une pérennité de ce dernier.”

Ainsi, selon l’institution diplomatique française, tout va bien. Malgré les déclarations contraires de plusieurs acteurs et témoins directs du projet, tout a été fait dans les règles. Dès lors, comment expliquer que le coordinateur ait cherché à démarcher, au mois de février, plusieurs personnes pour qu’elles apposent leur signatures en bas des factures ? “Il est allé voir ma mère pour qu’elle tricote les factures et qu’elle dise que c’est elle qui a eu le marché de l’aménagement des lieux et des machines. Elle a refusé”, assure un témoin. Était-ce pour remettre de l’ordre dans les papiers après la tenue d’une réunion entre les protagonistes du projet et l’ambassade de France, le 12 février, à la suite de laquelle l’institution française avait réclamé la fourniture de certains documents ?

Une chose est sûre, c’est que personne n’a jamais goûté la farine de fruit à pain sortie de l’atelier de Chouani. Quant aux millions, envolés…

Economie
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